mardi 30 juin 2009

Beyrouth la Résiliente

Depuis toujours, Céline Fibrourg aime les livres et la photographie. Alors, elle décide de fabriquer des livres, avec des photos et des mots et un soin infini apporté à la qualité. Les livres de photographies sont aussi anciens que la photographie elle-même : Céline Fribourg, pour les revisiter, crée d’abord, en 1997, les éditions Coromandel, publie treize livres, dont la majorité figurent dans les collections des plus grands musées, puis, en 2006, les éditions Take 5.

En magicienne discrète, Céline Fribourg fait cohabiter dans ses livres singuliers le texte et l’image, puis les enfouit dans des boîtiers réalisés par les plus grands designers d’aujourd’hui, d’Ettore Sottsas et Ron Arad aux frères Bouroullec ou aux Radi Designers.

Le dernier livre des éditions Take 5 parle de résilience - celle du livre lui-même d’abord, cet objet fragile et fort, symbole fondamental d’humanité, toujours recréé. Celle de Beyrouth ensuite : ville résiliente par excellence, qui se reconstruit sans cesse sur ses propres « plaques tectoniques de chagrin », selon une expressionn de Wajdi Mouawad. Peut-être ce qu’il y a de plus beau : la puissance de la vie, plus forte que la destruction, plus forte que la disparition, plus forte que le chagrin. Un équilibre instable, mais qui penche toujours du côté de la vie.

Pour créer le boîtier de Beyrouth, la faiseuse de livres a demandé à Robert Stadler, qui s’est inspiré de cet équilibre instable, justement, qui caractérise la ville, de ces « plaques tectoniques de chagrin » dont parle Wajdi Mouawad : le boîtier se démonte, se défait, mais résiste. Il s’ouvre sur la vie et la sur-vie de la ville, photographiées par Gabriele Basilico en 1991, en 2003, et encore, tout exprès pour le livre, en 2008 – la sur-vie, racontée par Wajdi Mouawad, magnifique dramaturge, écrivain, homme de théâtre, auteur notamment de Seuls, qui se voit décerner en 2005 le Molière du meilleur auteur francophone vivant, prix qu’il refuse pour mieux rappeler aux directeurs de théâtre leur devoir de lecture de tous les manuscrits qui leur sont soumis.

A propos des photographies de Basilico, mais au-delà, à propos de ses propres écrits, Mouawad nous dit : « Ce ne sont pas des pièces qui traitent de la guerre, dit Mouawad, ce sont des pièces qui parlent de la tentative de rester humain dans un contexte inhumain. Je crois que les générations qui arrivent auront besoin de reconstruire en disant que l’on peut être responsable tout en restant dans le monde. »

Responsable, au coeur du monde, tel qu’il est, et tel aussi que nous le mettons en forme. Responsable, dans la réalité du monde, mais aussi dans cette autre réalité, consignée dans les livres. Take 5 (http://www.take5editions.com/) !

Publié dans les Quotidiennes

lundi 22 juin 2009

Le modèle italien, forever !

Tribune libre de Barbara Polla
Le modèle italien, forever !

L’Italie est à la mode, toujours. Ou plutôt, l’Italie est « in style ». Ancrée dans le passé mais créative en diable. Certains définissent l’élégance comme quelque chose qui a été – mais l’élégance italienne, elle, a été et sera. L’art, le design, la mode, la beauté des objets, de l’architecture et des véhicules de toute sorte, y décorent la vie et rendent le quotidien plus viable que partout ailleurs. Avec le soleil, le sourire et la dolce vita en prime…
Mais au-delà de leur style et de leurs climats intimes, les pays se définissent aujourd’hui avant tout par leur langue. Et la langue italienne continue de faire battre le cœur de l’Italie plus que toute autre relique de l’Histoire ou création de demain. L’écrivain Valeria Parrella le dit de Naples : « Naples est une langue ». Et « le seul exercice possible pour l’écrivain est l’écoute ». Valeria Parrella vit à Naples, écoute et écrit dans la langue de Naples et ce qu’elle donne à lire est invariablement situé à Naples…
Pour ce peuple d’immigrés que sont les Italiens, la langue est et reste quoiqu’il arrive un lien « supra national » : elle définit non pas une « nation » mais un pays - une culture, donc - et souligne à la fois l’élasticité actuelle des racines (elles peuvent être plantées partout dans le monde) et leur unicité : « Sono un Italiano vero… » peut se chanter à Paris ou à Buenos Aires mais ne saurait se chanter en espagnol ou en français.
L’Italie donc, existe, palpite, aime, crée, parle, chante, écrit et reste au cœur de la mode – mais aussi, en crise permanente – oh pas celle que vous croyez, non, la crise permanente de l’Italie, c’est sa politique si souvent calamiteuse… une politique que la vie économique et créative tend cependant à ignorer. Et même aujourd’hui, à Milan - Milan qui à elle seule représenterait la 28ème puissance mondiale si on l’élisait État indépendant - quand vous interrogez un chauffeur de taxi sur la crise, il vous répond : « La crise ? Mais non ! Nous avons les meilleurs designers, les meilleurs créatifs, la crise ne les empêche pas de continuer de créer et de vendre ! ». Et quand vous reposez cette même question sur les effets de la crise aux entrepreneurs, ils vous répondent, comme Mariano Pichler, « impreditore » profondément impliqué dans la culture milanaise : « le tissu des petites entreprises est tellement serré ici qu’il résiste bien à la crise » (au contraire de l’Angleterre et de la France, qui basaient leur richesse sur de grandes structures bancaires respectivement de grands groupes de luxe) ou encore comme cet autre entrepreneur et collectionneur d’art qui me confie : « J’ai 600 employés (en italien on dit, dipendenti) et je ne veux pas – je ne vais pas - en licencier un seul. Alors pour l’instant, j’arrête de collectionner : priorité à mon entreprise ! ».
L’Italie est donc bien le pays le plus libéral qui soit - si tant est que le libéralisme requiert un état faible, le plus faible possible, là nous y sommes ! et - est-ce un ecause ou une conséquence de la faiblesse de l’état ? - le pays de l’économie toujours florissante et de la responsabilité entrepreneuriale déterminante. Le pays, aussi, qui a le mieux compris l’évolution du capitalisme productif vers le capitalisme cognitif. Le capitalisme cognitif ? Mais oui : quelle la valeur se vend le mieux aujourd’hui, le produit industriel parfait ou l’idée créative géniale ? L’idée, bien sûr, mais celle qui aboutit, car en Italie plus que partout ailleurs, les idées appartiennent à ceux qui les réalisent. D’où le fourmillement incomparable d’entreprise, de créations, d’engagements de compétitions et de partages, productifs et culturel, et ce mix inégalé entre capitalisme de production et capitalisme de création.
Ce qui manque ? Des institutions pour l’art contemporain, bien sûr. Mais là encore, les individus, les passionnés, les entrepreneurs et les industriels remplacent : la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, la Fonazione Ratti, le musée Pecci à Prato, Prada, Trussardi, Furlà, et tout récemment à Milan le Lambretto Art Project, ils sont tous là et ouvrent même des Académies, comme les frères Cabassi à Milan la « Nuova Accademia di Belle Arti Milano ».
E viva l’Italia alors, son énergie vitale toujours en mouvement, son élégance et sa créativité – et rendez-vous à Venise en juin pour la prochaine Biennale d’art contemporain – ou pour les défilés de mode à Milan, selon votre préférence… ou encore, fin mai, à cette rencontre « aux carrefours des civilisations », à Venise (http://www.incrocidicivilta.org/), qui réunira, entre autres, intellectuels, écrivains et poètes tels Shalman Rushdie, Yves Bonnefoy et Ornela Vorpsi pour n’en citer que quelques-uns. Ornela Vorpsi ? L’auteur de mon libre livre de ce mois…



Libre livre
Ornela Vorpsi, Vert Venin


La narratrice est albanaise – comme Ornela Vorpsi – et vit à Paris, encore comme elle. Elle répond à l’appel de son ami Misrad, et part pour Sarajevo, où elle a rendez-vous avec la nostalgie, la pluie, le raki et le byrek et ces vielles femmes omniprésentes qui sentent la terre natale mais préparent des soupes qui guérissent les moribonds... un voyage sans but dans un présent antérieur au cœur des Balkans, au cœur d’elle-même.
Un chemin de vie, aléatoire, hésitant, odorant, poussiéreux, bordés d’autant de paroles que de secrets, un chemin sur lequel on erre avec la narratrice, à la fois « chez nous » et étrangers, non pas tant au monde qu’à nous-mêmes…

Oui, Ornela Vorpsi est albanaise, et ce venin de voyage qu’elle s’administre à elle-même avant de nous le faire goûter la ramène près des sources de sa mémoire. Mais Ornela Vorpsi est aussi et peut-être avant tout, italienne, parce qu’elle écrit en italien. Et le fait qu’elle vive à Paris n’y change rien… Immigrée adoptée par cette Italie dont elle a fait profondément sienne la langue miraculeuse qui lui permet à la fois de jouer avec les mots, de les tordre à son image, de les torturer parfois, elle explique «C'est la langue qui vient quand j'écris. Peut-être ai-je besoin de la distance que cela implique, écrire dans une langue étrangère... ». Comment devient-on l’un des écrivains les plus en vue de « son » pays (le récit précédent d’Ornela Vorpsi, Le pays où l’on ne meurt jamais, a été distingué par tous les plus grands prix littéraires italiens) en écrivant dans une langue qui n’est ni maternelle ni apprise dans l’enfance, mais acquise par immigration ? Une question culturelle fondamentale, qui une fois de plus, définit le pays, bien au-delà de ses frontières. Dis-moi dans quelle langue tu écris, je te dirai qui tu es… La langue d’Ornela Vorpsi, originale comme elle, ombrageuse et charnelle, dure et drôlatique tout à la fois, la définit telle qu’elle est, telle qu’elle écrit, et telle qu’elle nous emmène, en voyage avec elle, à contre-cœur… un contre-cœur que le lecteur ne quitte plus, car même une fois le livre refermé et Paris retrouvé, le vert venin de cette langue si belle coule encore dans ses veines…

Selon Ornela Vorpsi, « Vert Venin n’est pas orthodoxe. J’ai essayé d’en faire une composition graphique,… un livre de voyage contre le voyage. J’ai pensé Vert Venin, comme un voyage horizontal, entre Paris-Sarajevo, Sarajevo-Paris, entrecoupé par des voyages dans les réminiscences, les souvenirs. les gens aiment voyager, car les voyages leur permettent d'espérer qu'ils trouveront dans un autre pays, sous un autre climat, dans une autre langue ce dont ils sont dépourvus chez eux. Les amis qui partent ont souvent l'air de s'échapper d'une prison. Car la liberté est toujours de l'autre côté. Et ce, jusqu'à ce que cet autre côté devienne leur demeure. ».
La liberté de voyager par la lecture, elle, par contre, est toujours en nous-mêmes.

Publié dans l'Extension, juin 2009.



Développement humain et décroissance

Crise économique, crise écologique : les deux conjuguées ont des effets particulièrement intéressants, notamment en termes de doctrine. Malthus, le retour, et avec lui, la décroissance !

Certains écologistes s’opposent désormais non seulement au développement, ce qui n’est pas nouveau, mais également au développement dit durable et ne jurent plus que par la décroissance - décroissance démographique incluse. Oublions les politiques natalistes, nous disent-ils, et encourageons plutôt la fin de l’humanité par la limitation universelle des naissances. Plus de bébés, plus d’émissions polluantes, plus de Pampers non recyclables, diminution drastique de la consommation d’énergie… (le coût écologique d’un enfant européen serait de l’ordre de 620 vols Paris–New York). Voilà donc réglée la crise écologique, de manière bien plus efficace et plus rapide que par la recherche de carburant non polluant.

Conjugués, ces efforts de dénatalité d’une part, et la limitation des soins en fin de vie de l’autre, proposée quant à elle pour soigner la crise économique (la santé coûte cher, très cher), auront tôt fait de réduire l’humanité à sa portion congrue. La nature reprendra enfin ses droits et les animaux sauvages dévoreront allégrement les quelques humains égarés sur ce qui fut notre (verte) planète.

Cette intéressante vision n’est pas sans rappeler celle de Jonathan Swift, qui propose en 1729, la main sur le coeur et avec la plus grande humilité, après autant d’années d’études qu’il a fallu aux écologistes pour proposer la dénatalité, une solution miraculeuse pour « empêcher les enfants pauvres d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public ». La proposition Swift ? Très simple : il suffirait que les riches mangent les enfants des pauvres. Et le tour est joué ! « D’un coeur sincère », Swift affirme « n'avoir pas le moindre intérêt personnel à tenter de promouvoir cette oeuvre nécessaire, mais pour seule motivation que le bien de mon pays. Je ne cherche qu'à assurer le bien-être de nos enfants, à soulager les pauvres et à procurer un peu d'agrément aux riches. »

Heureusement, dans ce fatras de décroissance, de retour de malthusianisme, d’ultraconservatisme anti-féministe et de volonté inquiétante de « respiritualisation de la société », certains – telle l’équipe de decroissance.info - ont bien compris que le capitalisme est un instrument, et non pas une doctrine, qui peut servir toute cause, même les plus nobles, auxquelles il suffit de le plier. « Achetez intelligent, achetez décroissant ! » lit-on sur le site de decroissance.info, qui ouvre sa boutique en ligne, nous convoque et nous offre – nous vend, donc – des T shirts en coton bioéthique et solidaire. « En achetant nos T-Shirts, vous contribuerez activement à l’essor du site et du mouvement pour la décroissance. » « Et pour nos fidèles, un deuxième T-Shirt pour tout achat avant mercredi minuit ! » : decroissance.info veut grandir, et vite, avant mercredi ! Croissez et multipliez, T-shirts bioéthiques et solidaires !

Alors, achetons donc ces T-shirt, entretenons le désir, de procréer, de croître et de consommer, jetons une fois encore aux orties Swift, Malthus et Cochet, mais non sans adopter la mesure que donne de la croissance le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) : une mesure du développement humain qui accole au classique PIB par habitant des indicateurs d’éducation et de santé. Des indicateurs qui pourraient bien générer, s’ils sont appliqués comme il se doit, d’autres imaginaires et d’autres représentations du développement humain. Nous en avons grand besoin !

Publié dans l'AGEFI, le 22 juin 2009

mercredi 17 juin 2009

La Collection Pinault: Home 2!

Venise, la Biennale, les articles pleuvent, élogieux ou critiques…

L’ouverture de la Biennale cette année, plus qu’un honneur à Daniel Birnbaum, son trop classique commissaire, aura été un honneur à un entrepreneur qui lui n’a pas froid aux yeux.

Le lendemain même de la présentation mondiale du film Home qu’il a largement soutenu, François Pinault se promenait, modeste et discret, passant inaperçu au milieu de la foule qui ne semblait pas le reconnaître, captivée par les oeuvres d’art - une fois n’est pas coutume - dans les magnifiques espaces de son deuxième Home d’Art à Venise, la Punta della Dogana. Home 1 en comparaison, le Palazzo Grassi, ne semble plus qu’un salon étriqué où les œuvres d’art amassées vont parfois jusqu’à perdre leur sens: que viennent faire les œuvres d’un Abdel Abdessemed devant les miroirs d’un Pistoletto ? Oubliez donc Home 1 et passez-vous du Palazzo Grassi cet été (vous pouvez d’ailleurs dans le même temps oublier aussi le film Home 1 et attendre le 2), mais ne manquez sous aucun prétexte, la Punta della Dogana. Qualité et émotion garanties. Notamment grâce à la pièce des frères Chapman, représentation apocalyptique de l’enfer sur Terre. Une apocalypse guerrière miniaturisée, inspirée de Bosch et de Goya, une apocalypse à la fois écologique et humaine, dont toute l’horreur n’apparaît qu’au regard de près alors qu’à distance l’atmosphère poussiéreuse qui enveloppe les arbres – bonzaïs dans leur boxes de verre crée l’illusion poétique…

Bien mieux que le film soutenu par François Pinault, Home 1, qui nous montre (gratuitement) la beauté menacée de la Planète Terre, le travail des frères Chapman, offert à nos yeux par le même homme, nous parle de l’essentiel : l’enfer sur Terre, l’ultime pollution, celle pourtant que notre civilisation devrait savoir abolir plutôt que de la multiplier ad infinitum: celle des armes. Un message dont l’esthétique soutient la force – tout en évitant absolument l’écueil par trop envahissant de la pontification écologique. La plus belle pièce, peut-être, de cette 53ème Biennale de Venise – la plus actuelle, sans doute.

Publié dans les Quotidiennes, le 17 juin 2009

mardi 16 juin 2009

ET SI LES FEMMES PARLAIENT?

Le 29 mai dernier, le Nouvel Observateur titrait - Et si les souris parlaient ?

“Pour comprendre comment le langage s’est développé chez l’être humain, des chercheurs ont tenté d’apprendre à parler aux souris… Plus précisément, ils ont inséré dans le génome des souris la version humaine du gène FoxP2, considéré comme crucial dans l’évolution du langage articulé chez l’Homme.”

Et... Vous savez quoi ? Les cris poussés par les souriceaux séparés de leur mère - des ultrasons - sont émis sur une fréquence plus basse chez les rongeurs génétiquement modifiés. En d’autres termes, les vocalisations des souris sont plus basses.

Sonia Rykiel, elle, a fait mieux. Elle a inséré le gène FoxP2 dans le génome de mannequins. Du jamais vu. Et... Vous savez quoi ? Les mannequins se sont mises à parler, PENDANT le défilé. Vocalisations pas plus basses, mais clairement audibles. “Je m’appelle Karlie, très cher Pull Over - je suis bien au chaud dans mon manteau - je m’appelle Bette, je viens du fin fond du Colorado - je m’appelle Irina, aujourd’hui je porte une robe rouge...” Le monde entier, ébahi, applaudit. Evidemment, ce n’est pas encore Deleuze, Barnes ou Pascal Bruckner, mais on n’est pas loin... Encore quelques gènes de plus, et les mannequins vocaliseront plus bas, elles deviendront, après Virginie Mouzat, des femmes AVEC qualités, et les chercheurs auront tout compris, sur ce moment crucial de l’évolution du langage articulé chez la Femme – plus besoin de souris !

Publié dans les Quotidiennes, le 16 juin 2009.

lundi 15 juin 2009

KRIS ME !


Cible culturelle