vendredi 21 décembre 2007

Les hommes, les femmes, et les voitures...

Le cri primordial : l’angoisse absolue. Jamais humain ne vivra angoisse plus terrible que lorsque qu’il est éjecté de son véhicule premier, de ce merveilleux moyen de transport qui fut le sien pendant neuf mois. Rien, aucune possibilité de retour, ni même de négociation, aucune consolation : la guillotine claque, sèche, c’est fini terminé, adieu le doux balancement, l’intériorité, la passivité, la chaleur, le déplacement protégé et sans effort. La sortie est à sens unique. Hurle mon bébé hurle, tu n’as pas d’alternative que celle de vivre désormais. Jeté dans la vie sans aucun moyen, même pas celui de se mouvoir par soi-même, le petit d’homme va passer ses toutes premières années à maîtriser l’élémentaire : se déplacer seul, sans véhicule, marcher, courir - tomber des centaines, des milliers de fois, pour marcher encore. Et puis, une fois cette étape surmontée, il va rêver, le petit d’homme, d’une seule chose : retrouver un moyen de transport à peu près équivalent. Alors, aujourd’hui comme depuis la nuit des temps, il se met à construire. C’est par nostalgie profonde de son véhicule originel qu’il invente la roue, pour la facilité ; le train, pour le balancement ; les navires, pour la fluidité ; l’avion, pour le temps suspendu. Auto-mobile : la mobilité autonome. Je n’ai plus besoin de ma mère. Je me moque de l’utérus. Je construis une carrosserie bien plus belle, plus solide, plus résistante, plus légère même que celle des femmes : regarde ces courbes, regarde ce brillant, touche cette carrosserie qui se laisse toujours joyeusement caresser. La carrosserie, caressée, n’est-ce pas.

Le véhicule une fois construit, le retour dans l’utérus passe du rêve à la réalité. Mais pas trop vite… il faut prolonger la frustration. Le refus du permis de conduire aux adolescents ? Une stratégie supplémentaire pour leur faire ressentir plus profondément encore le manque d’automobile. Il faut le mériter, le retour dans l’utérus, faire preuve de patience et de majorité. Mais une fois acquis, alors la portière claque, aussi sèchement que les ciseaux de la sage femme lorsqu’elle coupait le cordon ombilical. Et pour actionner le véhicule retrouvé, un manche à vitesse forcément phallique. Mon phallus actionne mon véhicule. Juste retour des choses.

Et pendant que les hommes se construisent et habitent des utérus déterritorialisés, nous les femmes, continuons à servir de véhicules : au suivant ! Nous sommes nous-mêmes le moyen de transport rêvé, idéal et parfait, le plus sophistiqué et le plus efficace qui soit : pourquoi donc chercher autre chose ? Que les hommes s’amusent, s’ils le souhaitent, à nous reproduire à l’extérieur de nous-mêmes. Nous les regardons faire, en souriant. Ils sont touchants, vraiment, de nous aimer au point de nous re-produire, encore et encore.

Mais, me demande un ami, et le moteur, alors ? Le moteur qui fonctionne, qui tourne, qui vrombit, le moteur parfait - elle fonctionne comment, là, ta comparaison avec l’utérus ?

Le moteur, en effet, ce n’est pas l’utérus. Les hommes ne sont pas idiots. Ils savent faire la différence entre la carrosserie carressable, l’intérieur luxueux, les sièges moelleux, et le moteur. Le moteur, c’est autre chose, bien plus important encore. Le moteur, c’est la vie-même.

Nous, les femmes, sans effort et parfois même sans conscience, nous avons pourtant l’exorbitant privilège d’être porteuses d’un magnifique moteur de vie enfoui dans notre ventre. Comme dit le dicton, cinq minutes de plaisir, neuf mois d’attente, un de plus à table. Neuf mois d’attente, pendant lesquels nous nous parons de magie et réclamons tout ce qu’il est possible de recevoir comme attention, comme dévotion, comme admiration. Nous voulons être admirées pour quelque chose qui n’est ni le fruit de notre intelligence, ni celui de nos efforts, ni de notre créativité maîtrisée, pour quelque chose que nous n’avons pas choisi et sur quoi nous n’exerçons aucune action, nous voulons être cajolées pour la seule survie de l’espèce. Le moteur de la vie tourne, il tourne tout seul, bientôt d’ailleurs nous n’aurons même plus besoin du manche. Nous n’avons rien d’autre à faire qu’à attendre le suivant. Et si souvent en effet, nous ne faisons rien d’autre que d’attendre le suivant, puis attendre encore, pour les garçons, qu’ils construisent leur utérus externalisé, et pour les filles, qu’elles réalisent comme nous le bonheur d’être femme. Car seules les femmes peuvent être mères… il suffit d’attendre.

Les hommes, eux, n’attendent pas. L’angoisse n’attend pas. Ils vivent cette frustration à la fois terrible et magnifique : ils n’ont pas de moteur. Alors, autant nos privilèges nous rendent passives, autant leur désespoir les rend actifs. Pas de moteur de vie dans le ventre ? Eh bien, qu’à cela ne tienne, ils en construiront, des grands, des petits, des minuscules, des moteurs dont le bruit délicieux leur rappelle les bruissements intrautérins mais qui désormais ne dépendent que d’eux, des moteurs dont le bruit assourdissant couvrira enfin le souvenir déchirant de leur premier et définitif hurlement. Et bientôt, ils construiront des moteurs de vie, la bioinformatique est à portée de main et les machines-ordinateurs deviennent déjà, dans le secret des laboratoires des technologies du futur, capables d’écouter, d’échanger, de s’auto-réparer et bientôt de se reproduire.

J’aimerais être impliquée dans la construction du monde. Pas seulement dans sa perpétuation. J’aimerais moi aussi construire les voitures de demain, les bio-ordinateurs d’après-demain, les autoroutes, les viaducs, les aéroports pour avions solaires ; j’aimerais m’envoler sur Vénus et sur Mars dans une fusée dont j’aurai moi-même conçu la spatiotemporalité à ma mesure. Je ne veux plus, toujours, me laisser transporter comme un bébé. Je veux remercier le monde de m’avoir accordé le merveilleux privilège d’être le véhicule de base en en construisant d’autres, plus efficaces, plus moelleux, plus doux et surtout plus durables.

Quand les hommes construisent, achètent, conduisent et entretiennent leur voiture, c’est à chaque fois (ou presque) une déclaration d’amour immémoriale faite à la femme – si tant est que la mère n’existe pas sans la femme. Ou presque ? Lorsque l’amour n’est pas retourné, il peut parfois se tranformer en une déclaration de guerre : le véhicule maternel m’a jeté ? Eh bien je me construis le mien, et voilà, je n’ai plus besoin de personne. D’aucune femme. « Ma Corvette » – me disait un ami – « c'est tellement mieux qu'une femme. Le même plaisir à l'accélération, la même jouissance dans la vitesse, mais à la fin, quand je la mets au garage, et elle me fiche la paix, je n'ai pas besoin de l'écouter, ni de lui parler, ni d'aller me promener avec elle sur la plage la main dans la main et ses cheveux dans le vent. »

Pire, parfois encore, cette rancune à l’égard de la femme-véhicule va si loin que certains en viennent à vouloir, symboliquement, lui faire exploser l’utérus. Les terroristes à la voiture piégée ne font rien d’autre. Ils introduisent à l’intérieur du véhicule des phallus de dynamite. Et la voiture explose. Fin de l’histoire. Enfin vengé.

A paraître dans Intersection

1 commentaire:

florence a dit…

Salut
pas mal ton blog!
si tu aimes les filles et les voitures va sur ce site tu vas aimer!
www.eve-auto.fr
Enjoy!