jeudi 5 août 2010

La plus grande petite annonce de tous les temps ou comment être un leader

Connaissez-vous la plus grande petite annonce de tous les temps ? La voici. Parue dans le Times, le 1er janvier 1914, elle a généré 5000 candidatures.
Men wanted : for hazardous journey. Small wages, bitter cold, long months of complete darkness, constant danger, safe return doubtful. Honour and recognition in case of success. Sir Ernest Shackelton.
Shackelton ? Le roi de la petite annonce donc. Et le roi des entretiens d’embauche. Car il ne s’agissait de rien moins que de traverser le continent Antarctique de bout en bout, de la mer de Weddell à la mer de Ross via le pôle, à bord de l’Endurance. Vingt-sept hommes seront retenus.
Pour être roi dans les entretiens d’embauche, il faut savoir désarçonner son candidat. Au physicien Reginal James, surnommé Gentle Jimmy, Shackelton demande s’il sait chanter. Gentle Jimmy sera nommé responsable des mesures de magnétisme. Le chirurgien Alexander Macklin, qui sera quant à lui gratifié du rôle de responsable des chiens, disait de Gentle Jimmy qu'il disposait de « merveilleuses machines électriques qu'aucun des autres membres de l'équipage ne comprenait - ni lui non plus. »
Shackelton est aussi le roi de la transformation de l’échec réel en victoire mémorielle. L’Endurance se retrouve emprisonné dans les glaces et est lentement écrasé, obligeant les hommes à débarquer. Shackleton et son équipage passent plus d'un an bloqués sur un pack à la dérive, balayé par le blizzard. Lorsque enfin ils libèrent leurs chaloupes, c'est pour affronter quinze jours d'une mer déchaînée, « brûlés par la soif et les embruns glacés. » Leur terre promise, la Géorgie du Sud, ils devront en escalader les glaciers, dévalant champs de neige et précipices avant de parvenir à bon port. Mais Shackleton ne perdra pas un seul homme et l’histoire de l’Endurance restera pour toujours la plus stupéfiante épopée de toute l'histoire de l'exploration polaire.
Mais comment cela s’est-il fait ? C’est que Shackelton est encore un roi incontesté du leadership, un modèle en la matière.
On raconte qu’il avait dix secrets :
1. une vision et de rapides victoires intermédiaires : sans jamais perdre de vue son objectif final, il consacrait son énergie à la poursuite des objectifs à court terme ;
2. le symbolisme et l'exemple personnel : Shackelton donnait lui-même l'exemple au moyen de symboles et de comportements « observables et mémorables » ;
3. l'optimisme et la réalité : Il insufflait l'optimisme et l'assurance, tout en demeurant réaliste ;
4. la résistance physique et nerveuse (ce que l’on appelle stamina, à savoir, les organes mâles des fleurs…) : il prenait soin de lui-même, récupérait quand c'était nécessaire et faisait fi de tout sentiment de culpabilité ;
5. le message à l'équipe Il renforçait constamment le message communiqué à l'équipe : « Nous ne formons qu'un — nous vivrons ou mourrons ensemble » - Yes we can ! ;
6. les valeurs fondamentales de l'équipe : Shackelton minimisait les différences de statut social et insistait sur le respect mutuel et la courtoisie ;
7. les conflits : il sut maîtriser tous les conflits naissants, désamorçait la colère au fur et à mesure, ralliait les dissidents et évitait les épreuves de force inutiles ;
8. la détente : il trouvait continuellement des raisons de célébrer des fêtes et de rire ;
9. une créativité de tous les instants : Shackelton cherchait toujours un autre solution que celle qui venait d’échouer et
10. La prise de risque : il était toujours prêt à faire le grand saut.
Il mourra d’ailleurs en Antarctique, lors d’une expédition ultérieure, en 1922, d’une crise cardiaque, et sera enterré sur place.
J’en rajouterais un onzième, qui n’est pas un secret : Shackelton cultivait son aura.

Mais pour d’autres entreprises que ses explorations et aventures bien-aimées, Shackelton par contre était très loin de la figure culte. Pour trouver l’argent nécessaire à financer ses projets, il créa pourtant un certain nombre d'entreprises mais aucune d’entre elles ne s’avérera rentable et à sa mort, le leader laisse 40.000 livres sterling de dettes (valeur 1,5 million de livres aujourd’hui).

Moralité : faites ce pourquoi vous êtes fait. Impossible d’être un modèle de leadership quand on n’aime pas, très profondément, ce que l’on fait. Cherchez au fond de vous-même ce que vous voulez faire vraiment – aucun doute que vous y excellerez.

Shackelton, roi de l’authenticité.

Publié dans l'Agefi, le 5 août 2010

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