jeudi 21 mai 2009

Le troisième labyrinthe

Le premier labyrinthe : celui à l’intérieur de moi. D’innombrables labyrinthes en fait. De la bouche à l’anus, d’une oreille à l’autre, de l’hypothalamus aux surrénales, des alvéoles aux glomérules, de l’hippocampe à l’extrémité de la langue, de l’organe voméronasal au gland, de la vulve aux canaux lactiques, galactiques et intergalactiques.

Un labyrinthe qui va de moi à moi-même et à l’intérieur duquel je vis dans la nudité de l’existence physique. Certes, je ne suis que de passage, et dans la mesure où je n’ai pas acheté mon espace vital, en suis-je vraiment propriétaire? Je crois plutôt que mon espace vital est propriétaire de moi-même. Et pourtant, je puis m’en échapper sans représailles, sortir de mon corps et disparaître pendant des nuits entières au dessus de moi-même : il suffit d’être borderline. Peut-être en fait sommes-nous copropriétaires, mon corps et moi. Corpo-priétaires.

Le labyrinthe de mes vaisseaux. Aorte, artères, artérioles, oreillettes, ventricules, veinules, carotides, cave, capillaires, fémorales, lymphatiques, sang, lait, globules rouges, globules blancs, chyle, chylomicrons, plaquettes et pirates. Des pirates squattent mes vaisseaux : œil au beurre noir, lunette d’approche rivée sur l’autre œil, ils voguent dans mes labyrinthes intimes à la recherche du trésor de Rackham le Rouge. Leur gondole fend mes globules. L’un d’eux porte un blouson de cuir noir trempé d’eau et de sel à même son thorax et le mien en frémit d’aise. Mes pirates s’entretuent au fin fond de mes labyrinthes, transpercent mon diaphragme, échouent au creux de ma plèvre. Péritonite, chylothorax.

Le labyrinthe de mon cerveau. J’essaie de suivre de mon doigt mes circonvolutions cérébrales, de m’infiltrer dans la matière blanche non sans avoir lubrifié de liquide céphalo-rachidien mon trajet réflexif entre astrocytes et neurones, entre axones et dendrites. Mais la complexité du laboratoires de la pensée, sans entrée ni sortie sans fil d’Ariane ni Minotaure mais dans lesquel le retour en arrière est toujours possible, est telle que mon doigt s’égare dans les organes de la vision : sur le mur, le papier, la toile d’araignée, le film argentique et le vil-requin de l’image en mouvement. Rétinopathie cristalline.

Mais je ne suis pas le seul hôte de mon cerveau ni de mon corps. Des milliards de bactéries fréquentent mes labyrinthes, ma bouche et les interstices entre mes dents, les plis et les replis de ma peau, cette peau si fine de derrière mon oreille et le creux délicatement modelé de la coquille rose qui me sert à entendre, la peau épaisse de mes narines, l’extrémité de mes doigts, mes muqueuses intimes. L’invasion est imminente à tout instant. Des kilogrammes de commensaux me protègent des pathogènes, mais pour peu que je parte en voyage mes colocataires envahissent mon espace vital de telle manière qu’il devient inhabitable en moins de temps que je ne prends pour tenter de le réintégrer. Les vaisseaux coagulent, engloutis dans les sables intestinaux qui recouvrent désormais toutes les rives intérieures et bouchent définitivement la seule issue du labyrinthe compacté de mes entrailles. La surpopulation microbiologique du labyrinthe intérieur est certes une manière d’en sortir, mais empêche d’y retourner. Et même si la vie n’est qu’un interim, il n’y a rien d’autre que ces quelques années de règne que je passe à habiter nue à l’intérieur de moi-même et au milieu des autres.


Le deuxième labyrinthe, justement, c’est celui de ma vie avec les autres. Labyrinthe urbain par nécessité : de Stonehenge, le labyrinthe des néodruides, à Tokyo, celui des rétrojaps. De Genève à Paris. Sans retour.
A Genève, des chemins balisés trop faciles à dévoyer. Des labyrinthes plus végétaux qu’urbains : le trajet des sangliers entre le Parc Bertrand et les bords de l’Arve, la berge du milieu entre le pont de l’Ile et les Forces Motrices, le labyrinthe des roses au Parc des Eaux Vives. Celui de Meyrin, à hauteur d’enfant, a depuis longtemps été comblé de béton. Impossible de se perdre à Genève, malgré les labyrinthes de sens uniques et interdits qui toujours contredisent le non cycliste dans ses directions. Trop de repères : le lac, les fleuves, la jonction, la cathédrale, Calvin. L’angoisse adulte et le suicide adolescent comme échappatoire à l’impossibilité de se perdre, comme une prémonition du labyrinthe en ligne droite. Même les halles ne sont plus qu’un morceau de papier gras soigneusement replié sur lui-même. A Paris par contre, la déterritorialisation des Halles a permis d’envahir Rungis. De plus en plus labyrinthique. Le labyrinthe inférieur est lui aussi en expansion perpétuelle, des villes entières englouties, des morts et des vivants, et surtout, le métro. Il est certains jours de l’année où les métros ne circulent pas. Les voies sont libres alors, pour les hommes et les rats. Dans l’obscurité totale des labyrinthes inférieurs, de station en station, des milliers de gens déambulent au hasard, parfois remontent à la surface, demandent leur chemin, ne se souviennent plus vraiment de leur destination, redescendent, repartent en sens contraire, se heurtent à d’autres hordes de métropolitains infraurbains en désarroi échappés des transports publics sauvagement privatisés. Haussmann n’a pas passé par là, le Marais n’a pas sombré dans les boues inférieures, la Défense dirige toujours ses tours vers le haut et la pyramide ne s’est pas inversée. A l’extérieur, les mêmes métropolitains égarés dans les labyrinthes victorhugoliens se rencontrent et se demandent les uns aux autres, où vais-je ? Il faut savoir se perdre pour pouvoir se retrouver.


Mais il est impossible de se perdre en ligne droite et les couloirs de la mort n’ont qu’une seule issue : droit devant.

Le troisième labyrinthe, c’est donc la ligne droite. Le pire des labyrinthes, selon Borges. Pensée linéaire, sans pas de côté ni zig zag. Quand aucun détour n’est permis, que la pensée unique du bon droit prévient toute dérive, que même les ruisseaux se transforment en canaux dans lesquels l’eau coule toujours à l’endroit. Quand les soldats de la détention définitive se tiennent au bord de la route pour empêcher que vous ne sortiez de l’autoroute du tunnel du Dieu dur (le Gott-hard). Dans le labyrinthe de la mort infligée, les balles tirées par les bourreaux ne jouent jamais à la roulette russe et toutes les issues sont fatales.
La mort est certes au bout de tous les chemins, mais selon qu’on y arrive en ligne droite ou par les tortuosités de l’existence organique, délicieuse diagonale hésitante où les illusions, les simulacres et les stratagèmes de la folie ont toute leur place, elle n’est pas la même. Le dédale de la déraison nous extrait de la ligne droite de la raison perdue. Comme l’écrivait Artaud à «Monsieur le Recteur» : «…il y a à trouver maintenant la grande loi du cœur, la loi qui ne soit pas une loi, une prison, mais un guide pour l’esprit perdu dans son propre labyrinthe … là ou les faisceaux de la raison se brisent contre les nuages, ce labyrinthe existe… Dans ce dédale de murailles mouvantes et toujours déplacées, hors de toutes formes connues de pensée, notre esprit se meut… dans le dédale de la déraison.»
Et tant qu’il se meut…

Publié dans le Catalogue de l'exposition Labyrinthe, Musée Rath Genève, mai
2009

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