vendredi 24 juillet 2009

Cris et chuchotements

A Paris, place Beaubourg, les femmes. Elles@ au Centre Pompidou; Cris et Chuchotements, au Centre Wallonie Bruxelles. Le première chose que l’on voit en entrant, c’est l’article que Philippe Dagen a écrit dans Le Monde - exemplaire unique d’un unique article sur l’exposition : attention, les gardiens y sont très attachés ! Dagen parle d’œuvres parfaites. Il en est en effet.

La deuxième chose qui saute aux yeux, avant même les œuvres, c’est cette magnifique phrase d’Atthur Rimbaud, que cite la commissaire de l’exposition, Catherine de Braekeleer: « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra par elle et pour elle et par elle, l’homme jusqu’ici abominable lui ayant donné son renvoi, elle sera prête elle aussi : la femme trouvera l’inconnu ! »

La femme trouvera l’inconnu ?

Rien que de très connu des femmes dans cette exposition: leur propre corps, leurs propres histoires, leur propre monde, en vase clos. Selon Dagen : « Vingt-trois artistes d'âges, de nationalités et de notoriétés variés. Des oeuvres qui se répondent d'une artiste à l'autre et qui se réunissent autour de peu de motifs, le corps tel qu'une femme l'éprouve, la sexualité, la condition et l'imagerie féminines, la souffrance aussi. » Mais quand donc les femmes se décideront-elles ENFIN à cesser de se complaire dans leur propre corps, si magnifique soit-il, dans leur propres souffrances, inépuisables peut-être, mais artistiquement, aujourd’hui, complètement éculées ? Le corps souffrant, le corps morcelé, le corps soumis, violé, ensanglanté, pénétré : assez. Assez des messages victimaires et misérabilistes à la Louise Bourgeois, du style, il faut oublier son passé et si on n’y arrive pas, alors on devient artiste. Etre femme aujourd’hui, après Rimbaud, et artiste : découvrir, explorer et montrer l’inconnu !

L’inconnu ? Le corps de l’homme par exemple, sa beauté, que dis-je, sa splendeur. Le monde aussi, ses chantiers, ses constructions, ses chemins, ses musiques, ses techniques, ses disparitions, ses transformations… comment saurais-je, puisqu’inconnu, justement. Mais je veux découvrir, et vite ! cet inconnu-là que trouvera la femme quand elle vivra par elle-même et pour elle-même. Un inconnu jouissif.

Publié dans les Quotidiennes, le 24 juillet 2009

jeudi 23 juillet 2009

Les coûts de la maladie, pas de la santé

On parle de la succession de Pascal Couchepin, on oublie de parler de la santé. Et de cet objectif absurde qui va être transmis en prime impériale à son successeur : maîtriser les coûts de la santé. Et pourtant, ce qui coûte, c’est la maladie, et non la santé. Et malgré la boutade bien connue: « La santé coûte cher ? Essayez donc la maladie… » – la notion fondamentale de coûts de la santé continue de polluer les esprits.

Trois éléments essentiels pour enterrer cet héritage empoisonné à jamais : premier élément : la santé est un cadeau, et comme tous les cadeaux, elle ne se mérite pas, elle se reçoit avec reconnaissance. Elle s’entretient aussi – mais ce deuxième élément non plus ne semble pas encore avoir pénétré l’esprit des gestionnaires : investir dans la prévention ne coûte rien en comparaison des économies potentielles sur les coûts de la maladie. Troisième élément : la recherche. L’économie va mal ? On resserrre l’investissement dans la recherche. Calcul absurde là encore. La recherche ne devrait pâtir d’aucune restriction, y compris sur la base des plus pures considérations économiques.

Ce même 21 juillet 2009, les deux quotidiens français majeurs s’inquiètent, qui de l’impact économique de la grippe (Le Monde) et qui du SOS du Sud à propos du SIDA (Libération). Le Monde et le monde entier s’inquiètent, entre catastrophe modeste et catastrophe sévère, des coûts économique de la pandémie de la grippe A, qui selon la banque mondiale pourraient aller de 0.7 à 4.8% du PIB mondial. Absentéisme des parents pour garder leurs enfants à la maison en cas d’alerte (qui pourrait selon des calculs anglais mener à la fermeture de 120.000 PME) ; diminution drastique des voyages, une fois encore ; baisse réitérée de la fréquentation des lieux publics commerciaux et donc de la consommation… tous les ingrédients sont là pour que les coûts de la maladie viennent potentialiser les effets de la crise économique.

La recherche de vaccins, la prévention… tiens, cela paraît soudain fort intéressant. Mais au titre de l’efficacité, il ne faudrait jamais oublier, quelle que soit la situation économique, que pour être fonctionnelle en temps voulu, la recherche et la prévention doivent se faire très en amont, bien avant que l’on ne puisse se rendre compte d’un bénéfice possible. Il faut investir constamment, et en temps de crise plus que jamais, dans la recherche, et ceci sans aucune exigence d’utilité à court terme. La recherche ne devrait avoir à justifier d’aucune application au moment où elle se fait pour être subventionnée, elle s’avèrera toujours utile en temps voulu… et souvent, d’autant plus que l’utilité immédiate n’apparaissait nullement évidente.



Il en va de même pour le SIDA, cette autre pandémie qui touche aujourd’hui avant tout les pays dits du SUD. Le Fonds mondial pour le SIDA voit ses ressources menacées pour 2010. « La santé » en l’occurrence coûte d’autant plus cher qu’elle ne nous concerne pas directement. Dans la course aux milliards, il y a fort à parier qu’une bonne nouvelles grippe qui touche tous les pays - et notamment les pays riches - attire bien plus l’attention des investisseurs que la pathologie éculée que semble être devenue aujourd’hui le SIDA. Et pourtant, c’est bien d’économie mondiale qu’il s’agit ! La recherche sur la prévention et le traitement du SIDA – et de nombreuses autres maladies qui pèsent tant sur la qualité de vie des populations concernées que sur l’économie globale – doit se poursuivre. Il faut que les chercheurs trouvent à terme des médicaments plus efficaces et surtout plus simples pour traiter le SIDA. Les investissements dans la prévention doivent être multipliés par dix… non sans oublier que la prévention suppose une connaissance parfaite des mécanismes sociaux qui en permettent l’application possible. Il s’agit donc aussi d’investir dans la recherche humaine, celle qui permet parfois de comprendre et de contourner les mécanismes intimes qui régissent l’attitude de groupes de populations face à la maladie, la santé, la prévention. Mais qui investit aujourd’hui dans ce type de recherche anthropologique, pourtant essentielle elle aussi si l’on veut que les résultats de la recherche dite « dure » – des médicaments ou des vaccins par exemple – puissent atteindre leurs groupes cibles ?

Mais revenons en Suisse. S’il fallait que les fées se penchent sur la corbeille du prochain Conseiller fédéral, je proposerais qu’elles écartent définitivement du pouvoir les « assurances maladie ». Que les assureurs fassent leur devoir : assurer oui, c’est bien de cela dont il s’agit, non pas les coûts de la santé, mais ceux de la maladie. Et qu’ils développent une gestion intelligente, c’est-à-dire durable. Et pour ce faire, plutôt que de réfléchir à comment rétrécir encore l’offre de soins, qu’ils commencent donc à réfléchir, modestement comme il sied à leur position de service, à comment investir dans l’avenir. A soutenir la recherche et la prévention, en oubliant un instant, ne serait-ce que pour maximaliser leur efficacité, le souci du bénéfice au très court terme. Et plutôt que de fréquenter les allées du pouvoir et de passer le plus clair de leur temps à influer sur des décisions politiques qui devraient dépendre de visions strictement politiques – et c’est notamment sur la base de ces visions d’ailleurs que devrait se faire le choix du prochain Conseiller fédéral – que les représentants des assurés s’en aillent donc faire un tour dans les laboratoires, dans les universités, qu’ils voient comment ils pourraient soutenir le Fonds national de la Recherche scientifique, qu’ils conduisent des campagnes en faveur de la recherche… Voilà qui leur devrait leur permettr bien mieux que tout lobbying politique d’assurer la meilleure prise en charge de tous les malades potentiels et de toutes les maladies qui nous guettent, aujourd’hui comme demain.


Publié le 23 juillet 2009 dans l'AGEFI.

lundi 20 juillet 2009

Déjeuner au Tiffany

Il fait presque beau. La terrasse du Tiffany bruisse de monde. Nos rédactrices sont là, magnifiques en noir (Adelita) et bijoux rouges somptueux (Edmée). Les intellectuelles féministes des Quotidiennes, vous savez… Allez donc déjeuner au Tiffany, à Genève, et n’hésitez pas à tirer votre chaise à leur table accueillante. Il fait toujours bon, bavarder avec des intellectuelles, on apprend toujours quelque chose.

Moi par exemple, j’ai appris l’existence de «L’Amour est dans le pré», la dernière émission de téléréalité et rencontres de M6. Des agriculteurs (et quelques agricultrices égarées) accueillent à la ferme des prétendant(e)s qui en profitent pour vivre des vacances au rab. Adelita en rosit de plaisir, à me raconter toutes ces merveilles, non sans commenter que c’est incroyable tout de même, de penser qu’une femme, genre normal, esthéticienne ou vendeuse, puisse imaginer quitter sa vie à la ville pour vivre avec un agriculteur… Enfin des hommes des vrais ? Bon, je fais quoi moi, je pars à la campagne ou je regarde la télé ? J’ai choisi le web. Sur le champ, au Tiffany, je découvre. Voyage virtuel en … je sais pas trop en fait, c’est où la campagne ? Ah la la…

Mais là aussi, on apprend. Leçon de choses: «Denis fait découvrir les joies de la ferme à Mélanie. Il lui explique comment connaître le sexe des nouveaux veaux: "Pour le savoir, tu touches, c'est simple. Alors là, il y a une paire."»

Et voilà, l’affaire est dans le sac… Bon, moi, j’aime bien mon été en ville. Rendez-vous au Tiffany!


Publié dans Les Quotidiennes, le 20 juillet 2009

vendredi 17 juillet 2009

Les héros de l'été


Publié dans l'extension en juillet 2009.

jeudi 2 juillet 2009

Actual Fears : What remains is future

Où fallait-il être le 1er juillet pour connaître l’avenir ? Au Jardin Anglais à Neuchâtel. Le CAN (Centre d’Art de Neuchâtel, au-dessus du Café Chauffage Compris et en face du Sex Shop Fidèle), créé par Marc Olivier Wahler et dirigé par Arthur de Pury, s’est délocalisé le temps du NIFFF (Neuchâtel International Fantastic Film Festival) dans le FF (Fantastic Form) un pavillon créé de toutes pièces par des étudiants de l’EPFL pour la projection de vidéos d’art.

Une programmation haut de gamme et très professionnelle réalisée par Marie Villemin, Marie Lea Zwahlen et une équipe de bénévoles hypermotivés, rassemble les peurs contemporaines : Actual Fears.

On trouvera au Jardin Anglais, entre autres, Laurent Grasso, Prix Marcel Duchamp 2009, Camille Henrot, Alain Huck, le Suisse Luc Mattenberger qui fait l’affiche avec Moon Rise, Adrien Missika, Laurent Montaron… De Montaron, What remains is future aura recueilli le soir du vernissage tous les suffrages : frissons garantis quand surgit à l’écran, majestueux, un dirigeable qui se meut dans notre direction, glissant avec lenteur à travers la brume comme un cétacé des airs. Mais d’inquiétantes flammèches, bientôt, s’en échappent et le film s’achève sur le spectacle d’un Zeppelin en flammes… What remains is future.

Les catastrophes du passé ne laissent de place qu’à l’avenir – ou la chute. Mark Lewis (à voir aussi au Pavillon Canadien à la Biennale de Venise) présente quant à lui Algonquin Park, un plan fixe sur un parc mythique lui aussi plongé dans des brumes aléatoires…

Les peurs d’aujourd’hui ne se consolent que de l’avenir. Peut-être plus effrayant encore, mais avec le bénéfice du doute.


Publié dans les Quotidiennes, le 2 juillet 2009

mardi 30 juin 2009

Beyrouth la Résiliente

Depuis toujours, Céline Fibrourg aime les livres et la photographie. Alors, elle décide de fabriquer des livres, avec des photos et des mots et un soin infini apporté à la qualité. Les livres de photographies sont aussi anciens que la photographie elle-même : Céline Fribourg, pour les revisiter, crée d’abord, en 1997, les éditions Coromandel, publie treize livres, dont la majorité figurent dans les collections des plus grands musées, puis, en 2006, les éditions Take 5.

En magicienne discrète, Céline Fribourg fait cohabiter dans ses livres singuliers le texte et l’image, puis les enfouit dans des boîtiers réalisés par les plus grands designers d’aujourd’hui, d’Ettore Sottsas et Ron Arad aux frères Bouroullec ou aux Radi Designers.

Le dernier livre des éditions Take 5 parle de résilience - celle du livre lui-même d’abord, cet objet fragile et fort, symbole fondamental d’humanité, toujours recréé. Celle de Beyrouth ensuite : ville résiliente par excellence, qui se reconstruit sans cesse sur ses propres « plaques tectoniques de chagrin », selon une expressionn de Wajdi Mouawad. Peut-être ce qu’il y a de plus beau : la puissance de la vie, plus forte que la destruction, plus forte que la disparition, plus forte que le chagrin. Un équilibre instable, mais qui penche toujours du côté de la vie.

Pour créer le boîtier de Beyrouth, la faiseuse de livres a demandé à Robert Stadler, qui s’est inspiré de cet équilibre instable, justement, qui caractérise la ville, de ces « plaques tectoniques de chagrin » dont parle Wajdi Mouawad : le boîtier se démonte, se défait, mais résiste. Il s’ouvre sur la vie et la sur-vie de la ville, photographiées par Gabriele Basilico en 1991, en 2003, et encore, tout exprès pour le livre, en 2008 – la sur-vie, racontée par Wajdi Mouawad, magnifique dramaturge, écrivain, homme de théâtre, auteur notamment de Seuls, qui se voit décerner en 2005 le Molière du meilleur auteur francophone vivant, prix qu’il refuse pour mieux rappeler aux directeurs de théâtre leur devoir de lecture de tous les manuscrits qui leur sont soumis.

A propos des photographies de Basilico, mais au-delà, à propos de ses propres écrits, Mouawad nous dit : « Ce ne sont pas des pièces qui traitent de la guerre, dit Mouawad, ce sont des pièces qui parlent de la tentative de rester humain dans un contexte inhumain. Je crois que les générations qui arrivent auront besoin de reconstruire en disant que l’on peut être responsable tout en restant dans le monde. »

Responsable, au coeur du monde, tel qu’il est, et tel aussi que nous le mettons en forme. Responsable, dans la réalité du monde, mais aussi dans cette autre réalité, consignée dans les livres. Take 5 (http://www.take5editions.com/) !

Publié dans les Quotidiennes

lundi 22 juin 2009

Le modèle italien, forever !

Tribune libre de Barbara Polla
Le modèle italien, forever !

L’Italie est à la mode, toujours. Ou plutôt, l’Italie est « in style ». Ancrée dans le passé mais créative en diable. Certains définissent l’élégance comme quelque chose qui a été – mais l’élégance italienne, elle, a été et sera. L’art, le design, la mode, la beauté des objets, de l’architecture et des véhicules de toute sorte, y décorent la vie et rendent le quotidien plus viable que partout ailleurs. Avec le soleil, le sourire et la dolce vita en prime…
Mais au-delà de leur style et de leurs climats intimes, les pays se définissent aujourd’hui avant tout par leur langue. Et la langue italienne continue de faire battre le cœur de l’Italie plus que toute autre relique de l’Histoire ou création de demain. L’écrivain Valeria Parrella le dit de Naples : « Naples est une langue ». Et « le seul exercice possible pour l’écrivain est l’écoute ». Valeria Parrella vit à Naples, écoute et écrit dans la langue de Naples et ce qu’elle donne à lire est invariablement situé à Naples…
Pour ce peuple d’immigrés que sont les Italiens, la langue est et reste quoiqu’il arrive un lien « supra national » : elle définit non pas une « nation » mais un pays - une culture, donc - et souligne à la fois l’élasticité actuelle des racines (elles peuvent être plantées partout dans le monde) et leur unicité : « Sono un Italiano vero… » peut se chanter à Paris ou à Buenos Aires mais ne saurait se chanter en espagnol ou en français.
L’Italie donc, existe, palpite, aime, crée, parle, chante, écrit et reste au cœur de la mode – mais aussi, en crise permanente – oh pas celle que vous croyez, non, la crise permanente de l’Italie, c’est sa politique si souvent calamiteuse… une politique que la vie économique et créative tend cependant à ignorer. Et même aujourd’hui, à Milan - Milan qui à elle seule représenterait la 28ème puissance mondiale si on l’élisait État indépendant - quand vous interrogez un chauffeur de taxi sur la crise, il vous répond : « La crise ? Mais non ! Nous avons les meilleurs designers, les meilleurs créatifs, la crise ne les empêche pas de continuer de créer et de vendre ! ». Et quand vous reposez cette même question sur les effets de la crise aux entrepreneurs, ils vous répondent, comme Mariano Pichler, « impreditore » profondément impliqué dans la culture milanaise : « le tissu des petites entreprises est tellement serré ici qu’il résiste bien à la crise » (au contraire de l’Angleterre et de la France, qui basaient leur richesse sur de grandes structures bancaires respectivement de grands groupes de luxe) ou encore comme cet autre entrepreneur et collectionneur d’art qui me confie : « J’ai 600 employés (en italien on dit, dipendenti) et je ne veux pas – je ne vais pas - en licencier un seul. Alors pour l’instant, j’arrête de collectionner : priorité à mon entreprise ! ».
L’Italie est donc bien le pays le plus libéral qui soit - si tant est que le libéralisme requiert un état faible, le plus faible possible, là nous y sommes ! et - est-ce un ecause ou une conséquence de la faiblesse de l’état ? - le pays de l’économie toujours florissante et de la responsabilité entrepreneuriale déterminante. Le pays, aussi, qui a le mieux compris l’évolution du capitalisme productif vers le capitalisme cognitif. Le capitalisme cognitif ? Mais oui : quelle la valeur se vend le mieux aujourd’hui, le produit industriel parfait ou l’idée créative géniale ? L’idée, bien sûr, mais celle qui aboutit, car en Italie plus que partout ailleurs, les idées appartiennent à ceux qui les réalisent. D’où le fourmillement incomparable d’entreprise, de créations, d’engagements de compétitions et de partages, productifs et culturel, et ce mix inégalé entre capitalisme de production et capitalisme de création.
Ce qui manque ? Des institutions pour l’art contemporain, bien sûr. Mais là encore, les individus, les passionnés, les entrepreneurs et les industriels remplacent : la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, la Fonazione Ratti, le musée Pecci à Prato, Prada, Trussardi, Furlà, et tout récemment à Milan le Lambretto Art Project, ils sont tous là et ouvrent même des Académies, comme les frères Cabassi à Milan la « Nuova Accademia di Belle Arti Milano ».
E viva l’Italia alors, son énergie vitale toujours en mouvement, son élégance et sa créativité – et rendez-vous à Venise en juin pour la prochaine Biennale d’art contemporain – ou pour les défilés de mode à Milan, selon votre préférence… ou encore, fin mai, à cette rencontre « aux carrefours des civilisations », à Venise (http://www.incrocidicivilta.org/), qui réunira, entre autres, intellectuels, écrivains et poètes tels Shalman Rushdie, Yves Bonnefoy et Ornela Vorpsi pour n’en citer que quelques-uns. Ornela Vorpsi ? L’auteur de mon libre livre de ce mois…



Libre livre
Ornela Vorpsi, Vert Venin


La narratrice est albanaise – comme Ornela Vorpsi – et vit à Paris, encore comme elle. Elle répond à l’appel de son ami Misrad, et part pour Sarajevo, où elle a rendez-vous avec la nostalgie, la pluie, le raki et le byrek et ces vielles femmes omniprésentes qui sentent la terre natale mais préparent des soupes qui guérissent les moribonds... un voyage sans but dans un présent antérieur au cœur des Balkans, au cœur d’elle-même.
Un chemin de vie, aléatoire, hésitant, odorant, poussiéreux, bordés d’autant de paroles que de secrets, un chemin sur lequel on erre avec la narratrice, à la fois « chez nous » et étrangers, non pas tant au monde qu’à nous-mêmes…

Oui, Ornela Vorpsi est albanaise, et ce venin de voyage qu’elle s’administre à elle-même avant de nous le faire goûter la ramène près des sources de sa mémoire. Mais Ornela Vorpsi est aussi et peut-être avant tout, italienne, parce qu’elle écrit en italien. Et le fait qu’elle vive à Paris n’y change rien… Immigrée adoptée par cette Italie dont elle a fait profondément sienne la langue miraculeuse qui lui permet à la fois de jouer avec les mots, de les tordre à son image, de les torturer parfois, elle explique «C'est la langue qui vient quand j'écris. Peut-être ai-je besoin de la distance que cela implique, écrire dans une langue étrangère... ». Comment devient-on l’un des écrivains les plus en vue de « son » pays (le récit précédent d’Ornela Vorpsi, Le pays où l’on ne meurt jamais, a été distingué par tous les plus grands prix littéraires italiens) en écrivant dans une langue qui n’est ni maternelle ni apprise dans l’enfance, mais acquise par immigration ? Une question culturelle fondamentale, qui une fois de plus, définit le pays, bien au-delà de ses frontières. Dis-moi dans quelle langue tu écris, je te dirai qui tu es… La langue d’Ornela Vorpsi, originale comme elle, ombrageuse et charnelle, dure et drôlatique tout à la fois, la définit telle qu’elle est, telle qu’elle écrit, et telle qu’elle nous emmène, en voyage avec elle, à contre-cœur… un contre-cœur que le lecteur ne quitte plus, car même une fois le livre refermé et Paris retrouvé, le vert venin de cette langue si belle coule encore dans ses veines…

Selon Ornela Vorpsi, « Vert Venin n’est pas orthodoxe. J’ai essayé d’en faire une composition graphique,… un livre de voyage contre le voyage. J’ai pensé Vert Venin, comme un voyage horizontal, entre Paris-Sarajevo, Sarajevo-Paris, entrecoupé par des voyages dans les réminiscences, les souvenirs. les gens aiment voyager, car les voyages leur permettent d'espérer qu'ils trouveront dans un autre pays, sous un autre climat, dans une autre langue ce dont ils sont dépourvus chez eux. Les amis qui partent ont souvent l'air de s'échapper d'une prison. Car la liberté est toujours de l'autre côté. Et ce, jusqu'à ce que cet autre côté devienne leur demeure. ».
La liberté de voyager par la lecture, elle, par contre, est toujours en nous-mêmes.

Publié dans l'Extension, juin 2009.